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Le 22 juillet dernier, le Quai des arts de Carleton-sur-Mer vibrait d’une énergie particulière. C’était la première de Juliette et Mathieu, un événement théâtral audacieux présenté en coproduction par le Théâtre À tour de rôle, qui célèbre fièrement son 40e anniversaire, et le Théâtre PàP de Montréal.
La soirée nous proposait un programme double : deux œuvres, deux univers, qui se répondent et s’entremêlent autour d’une question aussi intime qu’universelle : que faisons-nous de ce dont on hérite ?
Dès l’entrée dans la salle, le ton est donné. Une partie du public est invitée à prendre place directement sur scène, disposée sur trois côtés, créant une proximité immédiate avec l’action.
Nous sommes au cœur du dilemme de Juliette, interprétée par Zoé Boudou, et du souvenir de sa mère, jouée par Noémie Godin-Vigneau.
Le personnage de Juliette hérite de la maison de son enfance quelques années après le décès de sa mère, une militante écologiste. La voilà déchirée : faut-il vendre et tourner la page, ou s’acharner à sauver les murs pour préserver la mémoire familiale ?
Tous les comédiens sont excellents dans leurs rôles, mais la palme à mon sens revient à Zoé Boudou pour son rôle d’une densité remarquable qu’elle livre avec une crédibilité qui nous saisit.
Dans une mise en scène sensible de Gabrielle Lessard, la pièce explore avec une grande lucidité les liens complexes qui nous attachent à nos lieux de vie.
C’est un texte magnifique sur le deuil, la transmission et la difficulté de trouver sa place entre la fidélité au passé et le désir de renouveau.
Comme le souligne l’autrice Juliana Léveillé-Trudel, inspirée par la poète Marie-Hélène Voyer, ces endroits sont empreints de notre histoire : « Ce sont des lieux qui contiennent des petites parties de nos vies et, si on les démolit, on se retrouve tout à coup dans un présent perpétuel. On n’a pas d’ancrages en tant que communauté. »
Après une courte pause qui permet aux spectateurs sur scène de rejoindre les autres dans la salle, le décor change et nous plongeons dans l’univers de La manière noire. On assiste à un changement de ton, mais la thématique de l’héritage demeure.
Ici, nous suivons Mathieu, un Montréalais passionné de l’histoire de l’art, qui débarque dans un village côtier de la Gaspésie avec de bonnes intentions et un grand projet : construire un musée pour revitaliser la communauté et la « sauver » du déclin. Il arrive au village en offrant une toile de Marc-Aurèle Fortin, venu peindre à la Baie-des-Chaleurs dans les années 40, dont la technique picturale de la manière noire donne son titre à la pièce.
Écrit par l’auteur gaspésien Jean-François Aubé et mis en scène par Patrice Dubois (qui interprète avec brio le rôle de Mathieu), ce texte expose avec une justesse mordante le choc des visions.
L’auteur voit un parallèle entre sa création et la technique du peintre qui recouvrait sa toile d’une couche de peinture noire avant d’y ajouter la couleur de ses paysages : « Je trouve que les lumières issues d’un fond noir sont plus éclairantes, plus vraies, plus justes ; elles sont aussi peut-être plus persévérantes dans le temps. »
Le projet de Mathieu, bien que généreux, se heurte à une communauté qui possède sa propre histoire et sa propre manière de se raconter.
La pièce devient une puissante réflexion sur la relation parfois paternaliste entre les grands centres et les régions. L’auteur voulait mettre en lumière ce « regard de haut, même avec les meilleures intentions du monde ».
Ce qui rend la soirée si riche, c’est le dialogue qui s’installe entre les deux pièces. Écrites sans concertation, elles se font écho de manière saisissante.
D’un côté, l’héritage intime, familial et émotionnel de Juliette. De l’autre, l’héritage collectif, culturel et territorial de Mathieu. Ensemble, ces pièces nous forcent à regarder au-delà de la carte postale pour voir qui habite réellement nos territoires et comment nous choisissons de les préserver.
Le tout sur les compositions musicales de Salomé Leclerc qui signe sa première création théâtrale avec finesse et profondeur.
Si la première médiatique nous a plongés directement au cœur du théâtre, les spectateurs des représentations à venir auront la chance de vivre une expérience supplémentaire : le prologue Héritages vivants, indépendante toutefois des deux pièces.
De 17 h à 18 h, le public est invité à un apéro culturel où des citoyens de la région partagent, en petits groupes, des récits personnels liés à un lieu, un bâtiment ou un paysage marquant de leur communauté. C’est une occasion unique d’entendre la mémoire vivante du territoire avant que les fictions de Juliette et de Mathieu ne viennent y résonner.
Au Studio du Quai des arts, 180, rue du Quai, Carleton-sur-Mer, jusqu’au 8 août, du mardi au vendredi. :
À 17 h : Prologue Héritages vivants (gratuit, sur réservation),
À 20 h : les deux pièces de Juliette et Mathieu.
La pièce sera également présentée au Théâtre du Bic du 14 au 18 août et au festival Scènes sismiques aux Éboulements le 13 septembre.